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«L’entreprise devra gérer les inégalités grandissantes dues à l’IA»

Dans le cadre des célébrations du 90e anniversaire de la FER Genève, Laurent Alexandre, conférencier de renom et spécialiste de l’intelligence artificielle, esquisse quelques pistes de ce qui pourrait être notre monde dans un avenir proche.

Selon vous, l’avènement de l’intelligence artificielle aura des effets bien plus complexes que l’opinion générale le laisse entendre. Pourquoi?

Je pense que la principale difficulté qui va nous concerner pendant quelques décennies de transition est l’adaptation de l’humain à l’intelligence artificielle. Celle-ci, du fait de sa gratuité, implique que ceux qui sauront la maîtriser tiendront les rênes. En d’autres termes, il y aura une forte prime aux personnes dotées d’une grande intelligence conceptuelle. Ceux qui sont nés avec un faible QI, en revanche, seront de plus en plus marginalisés. Sociologiquement, la gestion de cette période ne s’annonce pas simple!

Voulez-vous dire que les effets de cette révolution industrielle sont encore imprévisibles?

Oui, n’en déplaisent à ceux qui croient que nous pouvons prédire les effets de l’intelligence artificielle sur nos sociétés par des algorithmes. Nul ne sait ce qui va se passer lorsque la majorité de la population comprendra qu’elle reste au bord de la route. Il n’est pas politiquement correct de le formuler ainsi, mais je pense que ceux qui n’ont pas un niveau d’éducation suffisant ne pourront pas trouver leur place dans un monde où l’intelligence artificielle les remplacera dans des tâches routinières. Longtemps, nos économies ont eu besoin d’individus qui ne se posaient pas de questions et qui pouvaient servir. Or, comment voulez-vous qu’une personne sachant à peine lire une notice ne se sente pas découragée ou menacée par de telles perspectives? Et on lui prédit qu’il faudra encore changer cinq à six fois d’emplois dans sa vie!

Cette société de plus en plus inégalitaire implique-t-elle des risques précis?

On constate déjà l’apparition de mouvements ou de choix sociétaux inquiétants. Le Brexit ou l’élection de Donald Trump sont la manifestation tangible de ces sentiments d’exclusion. Certains se sentent perdus, évincés du marché de l’emploi, sans avenir. Cela engendre des mouvements populaires et des réactions explosives, que nous n’avons pas anticipées, surtout parce que le sujet est en grande partie tabou dans le monde politique. C’est le thème d’Homo Deus, de Yuval Noah Harari. Cet historien y décrit un futur où règnent les dieux – qui manipulent l’intelligence artificielle – et les inutiles, qu’il faudra «parquer». Enfin, des questions éthiques délicates vont se poser: jusqu’où irons-nous demain pour mieux «équiper» les cerveaux de nos enfants et les rendre plus compétitifs? Allons-nous sélectionner les meilleurs embryons? Il faudra donc trancher sur la gouvernance de l’intelligence artificielle, et cela à un niveau supranational.

Vous critiquez également le système de formation mis en place dans les sociétés occidentales, que vous trouvez très insuffisant pour les générations qui vont arriver bientôt sur ce marché du travail…

En Europe et aux Etats-Unis, nous n’avons pas pris suffisamment conscience de la nécessité d’investir dans ce domaine, alors que l’Asie semble y être mieux préparée. Ici, lorsque nous parlons de formation, nous nous limitons, et cela depuis des années, à mieux exploiter le potentiel des gens brillants. Alors que nous n’avons jamais investi dans les personnes moins intelligentes, creusant sans le vouloir encore davantage les écarts entre ces différentes populations. Je suis d’avis que nous devrions mieux préparer nos enfants à être complémentaires à l’intelligence artificielle, c’est-à-dire à les orienter vers des domaines où celle-ci n’a pas le dessus: l’empathie, l’esprit curieux et le sens critique, entre autres caractéristiques. Si nous ne faisons rien, nous allons préparer de futures générations d’esclaves qui seront exploités par les Chinois, si je peux me permettre cette pique!

Flavia Giovannelli